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Sciences humaines en livres

les grandes oubliées, comment l'histoire a effacé les femmes

les grandes oubliées, comment l'histoire a effacé les femmes

Les grandes oubliées, comment l’Histoire a effacé les femmes, Titiou Lecoq, L’Iconoclaste, 2021, 20,90 euros

 

https://editions-iconoclaste.fr/livre/les-grandes-oubliees/

 

Le livre existe aussi en édition de poche à 8,50 euros, et en bande dessinée écrite avec Marie Dubois, à 32 euros.

Titiou Lecoq est journaliste, écrivaine, et spécialiste des questions de genre. Elle a publié plusieurs ouvrages sur la place des femmes dans le couple et dans la société.

 

L’ouvrage est préfacé par l’historienne Michelle Perrot qui pose une question fondamentale : "Qu'est ce que, petite fille, on perçoit quand on ne nous raconte que l'histoire des hommes ?"

 

Dès l’introduction, l’auteure rappelle que les femmes ont toujours existé, et que l’Histoire est loin d’être linéaire : «  On a appris que l'histoire avait un sens et que concernant les femmes, elle allait d'un état de servitude totale vers une liberté complète. Ce n'est pas exact. On a travesti les faits. On a effacé celles qui avaient agi. Il y a eu de nombreuses époques de liberté pour les femmes. » Les femmes sont invisibilisées des programmes scolaires qui ne présentent que des hommes comme personnages historiques, à quelques exceptions près (c’est ce qu’en sociologie on appelle le curriculum caché : si on n’enseigne aux enfants que l’importance des personnages masculins, implicitement, ils intériorisent donc qu’il existe une hiérarchie entre les sexes alors même que cela n’est évidemment pas enseigné en tant que tel).

Le livre suit une progression chronologique, il commence à la Préhistoire et se termine à notre époque.

 

Du Paléolithique au néolithique...

 

Il débute donc par un chapitre passionnant sur la place des femmes dans la Préhistoire. L'autrice convoque nombre de spécialistes et donne des repères historiques pour montrer que les situations ont dû être multiples : le Paléolithique a en effet duré plus longtemps que la période qui sépare notre époque du Néolithique, donc les conditions d’existence des femmes ont dû être variées dans le temps et selon les territoires, mais très globalement il semble qu’elles aient été plutôt libres de travailler et s’organiser comme elles le souhaitaient. Titiou Lecoq évoque la très intéressante hypothèse de la grand-mère pour montrer que la ménopause est une chance du point de vue de l'évolution. C'est ensuite au Néolithique que les inégalités se mettent en place, à mesure que les sociétés humaines se hiérarchisent et se sédentarisent. Le nombre d'enfants par femme augmente ce qui est défavorable à leur autonomie et à leur participation à la vie du clan, alors qu'au Paléolithique, on estime qu’une femme n’avait un enfant qu’environ tous les quatre ans.

 

La période de l’histoire : de l’Antiquité à nos jours

 

Titiou Lecoq part de l’Antiquité et remonte l’histoire des femmes jusqu’à nos jours, à coups d’exemples précis et percutants tels que le mythe d'Atalante qui montre la puissance féminine et reste oublié de la plupart d’entre nous.

Au Moyen Âge, si la situation des femmes n'est pas formidable (tout mari a le droit de battre sa femme, mais seuls les hommes du Sud peuvent « se réchauffer les pieds dans l’hémoglobine » de leur épouse), les femmes peuvent être enlumineuresses, maréchales-ferrants ou autre métier d’importance. " Les manuscrits médiévaux n'étant pas signés, on a toujours imaginé qu'ils avaient été réalisés par des hommes. Or, il est hautement probable que nombre d'entre eux furent l’œuvre de femmes." p.78. Mais à partir du XIIIe siècle, un vaste mouvement de haine des femmes, que l'auteure nomme "le grand renfermement" (p.85), débute, sous l’influence de certains hommes d’église. L'imprimerie, à la fin du XVe siècle, permet le succès du livre « le marteau des sorcières », paru en 1487, et l'autrice remarque que le livre, de même qu’internet et tout outil de communication, n'est qu'un outil dont l'intérêt dépend de l'usage qui en est fait. "Quand l'imprimerie sert à diffuser la haine des femmes, le progrès technique n'est pas automatiquement un progrès humaniste" (p.94). Cette évolution conduira à la chasse aux sorcières la plus impressionnante de l’histoire, dont l’essentiel des victimes sont des femmes : dès lors qu’elles ne sont plus protégées par un homme, on les brûle.

Titou Lecoq passe ensuite en revue la Renaissance, les Lumières et la Révolution française. Les différences biologiques sont essentialisées comme une preuve que la femme est une espèce inférieure qui doit rester à la maison. Au XIXe s, le vêtement immobilise la femme dans des kilos de tissu. La crinoline constitue une prison métallique. "Lors de l'incendie du bal de la charité, les femmes sont restées prisonnières de leurs vêtements alors que les hommes en pantalon ont pu fuir et leur passer devant"( p.140) Elle montre aussi des exemples de femmes qui ont résisté au XIX e siècle pour avoir une place dans la vie intellectuelle de l’époque et leur consacre un chapitre, avant de retracer les rapports de genre jusqu'à nos jours. Dans ce livre, Titou Lecoq, grâce à son immense culture rend hommage à des femmes effacées, comme l’écrivaine résistante Charlotte Delbo qui écrit sur Auschwitz et les camps de concentration pour rendre hommage aux victimes du nazisme. Titiou Lecoq met aussi en parallèle la misogynie et le racisme comme procédant d’un même principe de rejet de l’autre. Elle termine l’ouvrage en rappelant que le modèle de la femme au foyer est une invention récente qui date du XIXe siècle.

 

En conclusion, Titiou Lecoq appelle à « lutter contre l'oublioir » (elle reprend ici une expression inventée par Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme en 950 pour désigner l'effacement de la mémoire des peuples colonisés par le peuple colonisateur).

 

Le livre est agréable à lire, clair et synthétique, pédagogique car il rappelle les points clés de l’Histoire au fur et à mesure de la lecture. On peut donc le lire facilement sans être historien. Le style est vif et plein d’humour.

 

Un livre à lire ? Pour toutes et tous, pas seulement par les passionnés d’histoire, et même pour les enfants ! Titiou Lecoq a en effet publié une version pour enfant en 2023 de cet ouvrage aux éditions les Arènes, intitulée « Les femmes ont aussi fait l’histoire ». Une présentation de cet ouvrage est disponible sur le blog de littérature jeunesse « Lis tes ratures » (ici : https://www.youtube.com/watch?v=BhMCZmGL21E)

 

Un livre à offrir ? A des personnes déjà convaincues de l’épineuse question de invisibilisation des femmes, mais aussi à ceux qui ont tendance à minimiser le problème, ce livre donne des arguments précis et convaincants.

 

Une citation ? « Ce livre est une tentative de lutter contre l'oublioir dans lequel les femmes sont rejetées depuis des siècles. Qu'on se rappelle que leur histoire n'a pas été uniforme, homogène, qu'il y a eu des mieux et des pires, qu'on se rappelle qu’elles ont toujours écrit, (...) pensé et parlé, même si on a rarement voulu les entendre. » (p.217)

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