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Sciences humaines en livres
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baisers du singe

baisers du singe
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Baisers du Singe, Correspondance 1904-1941, Vanessa Bell, Virginia Woolf, 2026, éditions La Table ronde, 606 p. 36 euros Préface : Cécile Wajsbrot, Traduction (Anglais) : Carine Bratzlavsky, Anne-Marie Smith-Di Biasio

 

Cécile Wajsbrot, romancière, traductrice et essayiste français, a préfacé l’ouvrage et le présente notamment sur franceculture :

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-invite-e-des-matins-d-ete/dans-l-intimite-des-soeurs-virginia-woolf-et-vanessa-bell-8412443

 

Un très bel ouvrage bien documenté

Le titre surprenant du livre vient de ce que Viriginia signait souvent ses lettres par « ton singe » alors qu’elle appelait sa sœur « dauphin ». Dans une des lettres, elle envoie à sa sœur des « baisers du singe ».

Plus de 200 lettres entre Virginia et « Nessa » sont retranscrites dans cet ouvrage. Un choix de lettres est effectué, donc on n’a pas systématiquement la réponse de l’autre. La correspondance est classée de façon chronologique, par année, avec de nombreuses notes de bas de page et un commentaire explicatif généralement au début de chaque année. Un plan des différents lieux habités, des précisions sur les personnes citées dans les lettres, facilitent la compréhension et égayent la lecture. De nombreux tableaux peints par Vanessa, des photographies, les couvertures des livres de Virginia que Vanessa a préparées, encadrent ce livre. La couverture, en relief, et les différentes illustrations, font de cet ouvrage un beau livre.

 

Une histoire de sororité

Vanessa est peintre, Virginia est l’écrivain célèbre de « Mrs Dalloway » ou « une chambre à soi ». Ce sont surtout deux sœurs, trois ans de différence, qui semblent n’avoir aucun secret l’une pour l’autre. Les lettres commencent en 1904, alors que Virginia se remet d’une dépression suite au décès de sa mère, et se terminent en 1941, par un mot d’amour juste avant qu’elle-ci n’aille se jeter dans la rivière. On découvre leur affection, comment elles se serraient les coudes pendant les périodes de guerre, par exemple en s’envoyant des « colis » quand elles n’avaient plus rien à manger. Vanessa, souvent, protège sa sœur, s’inquiète tendrement pour sa santé physique et mentale, notamment lors des terribles épreuves qu’elle a eu à vivre (les crimes sexuels de leur demi-frère aîné commis à l’encontre de Virginia enfant, dont elles s’offusquent à demi-mot) mais l’inverse est vrai aussi, quand Virginia lui fait porter des paquets ou s’inquiète pour ses neveux. De la période terrible où Vanessa perd son fils aîné Julian, durant la guerre d’Espagne, pas de lettre, car Virginia lui rendait visite chaque jour.

A la lecture de ces échanges, de ces confidences, on se sent bien un peu voyeur, surtout quand Vanessa rassure sa sœur en lui promettant que nulle autre qu’elle ne lira ses secrets, mais ce sentiment est vite compensé par l’enthousiasme pour les artistes, et qui donne envie de découvrir toute l’œuvre de Virginia Woolf. On a donc vraiment l’impression de rentrer dans l’intimité de ces deux femmes, dans cette sororité épistolaire que le téléphone et les réseaux sociaux rendraient impossible à notre époque. L’humour pince sans rire des deux femmes est émouvant, comme quand Virginia explique à sa sœur qu’elle en aura bientôt fini avec l’instinct maternel, qui disparaît aux quatorze ans des enfants pour le bien des deux générations. Leur amour revendiqué des potins traverse toute l’oeuvre. Extrait : « Alix a pu persuader James de renoncer à l’Italie. Elle mérite d’obtenir gain de cause. Je trouve pitoyable de la voir dépenser son argent sans compter pour lui payer dîners et opéras. Les Bussy sont venus dîner, et Simon a dit que tu étais la plus talentueuse de ton groupe de peintres ; mais il a aussi dit qu’il trouvait parfaite notre édition de Kew. A toi de décider ce que tu dois croire. Un éditeur américain voudrait la publier en Amérique. Forster vient nous voir le 22 août. » p. 269-270, lettre du mardi 29 juillet 1919

Un regard qui traverse le XXe siècle

 

Bien sûr les lettres donnent un éclairage à la grande histoire, et notamment avec les guerres, mais on a vite conscience du caractère exceptionnel de la famille Woolf-Bell. On tombe en admiration devant ces deux femmes libres et émancipées, artistes, qui n’hésitent pas à prendre un amant pour l’une et à clamer son amour des femmes pour l’autre. Virginia et Vanessa appartiennent au Bloomsbury group, qui rassemblent de nombreux artistes, et dont fait partie notamment l’économiste John Maynard Keynes, qui revient fréquemment dans les lettres.

On est attristé par la façon de soigner les dépressions nerveuses à l’époque et la foi des deux sœurs dans les compétences des médecins. On traverse avec elles tout le vingtième siècle, le coût de la vie à l’époque, par le regard d’une famille aisée de la bourgeoisie britannique qui tente toutefois de faire des économies, comme lorsque Vanessa calcule qu’avec moins de domestiques à payer elle pourra davantage partir en vacances. Il y a aussi l’histoire improbable de Virginia Woolf qui installe avec son mari une presse sur la table de leur salle à manger pour se lancer dans l’édition, ou encore leurs analyses de l’art, de la peinture et de l’écriture qui est un régal à lire. Extrait : « Chérie, Je suis sortie acheter cette belle feuille de papier – une douzaine pour environ 1/6 – rien que pour toi ; c’est ça l’amour ; mais je regrette d’avoir parlé d’esthétique. Simplement, j’étais très intriguée par les sensations que me procure ton tableau. Aant toute chose, je trouve ton dessin[pour Kew Gardens] des plus réussis ; et juste dans l’esprit que je voulais. (…) Cette lettre est déjà si longue, et inconhérente je le crains, que je ferais peut-être mieux de conclure. Mais je dois te parler de ma mélancolie à la National Art Gallery. Peut-on s(attendre – je pose la question – à ce que les Anglais aiment l’art quand on les traite ainsi ? (…) Boticelli, le tableau rond avec la madone est peut-être superbe, mais il me fait l’effet d’un exercice de pur style ; en revanche quand je m’approche des Français, je suis tout de suite amusée et très satisfaite. Je pense en particulier à Berthe Morisot, son tableau des 2 femmes dans un bateau est le genre de tableau que j’aime. » Virginia à Vanessa p. 224 15/07/1918

 

Un livre à lire ? Pour tous ceux

Un livre à offrir ? C’est un beau et gros livre qui fait magnifique dans une bibliothèque. De plus il se lit facilement, pas forcément dans l’ordre. On peut l’offrir par exemple à sa sœur, ou à son frère, à condition qu’ils aient au moins un petit goût pour la littérature.

Une citation : « Chérie, je vais beaucoup mieux. Je me suis levée hier pendant une heure, et j’ai prévu de sortir dimanche si je suis en forme. Leonard part lundi à Asheham avec Lottie pour chauffer la maison, et moi j’irai mardi. Nous attendons Lytton et Cahrles Sanger jeudi pour Pâques. » Virginia à Vanessa, 14 avril 1916, p. 175

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