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Sciences humaines en livres
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Servir les riches, Alizée Delpierre

Servir les riches, Alizée Delpierre
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Servir les riches : les domestiques chez les grandes fortunes, Alizée Delpierre, Editions La Découverte, 2022, 208 p., 20 euros

Alizée Delpierre est une sociologue qui est passée par l’ENS et Sciences Po, chercheuse au CNRS et spécialiste des rapports d'exploitation au travail.

Une enquête immersive

Dans cet ouvrage, Alizée Delpierre s’intéresse aux « domestiques », gouvernantes, majordomes, femmes de chambre, lingères ou nannies, qui servent à plein temps les grandes fortunes de notre société. Elle analyse les ressorts de la cohabitation entre les plus riches et leurs domestiques, mais aussi les rapports de domination et de coopération qui les unissent. Durant plusieurs années, elle a enquêté de plusieurs façons, en réalisant des interviews des plus riches comme des domestiques, mais aussi par la méthode de l’observation participante puisqu’elle a elle-même exercé au sein de riches familles en tant que nany ou encore aide-cuisinière pour les besoins de son enquête. Le lecteur, même amateur, est donc émerveillé par tout ce que la sociologue a mis en œuvre pour mener à bien son enquête.

Cet ouvrage est passionnant, se lit facilement grâce aux nombreux exemples, même quand on n’a jamais fait de sociologie, et est également disponible en audiobook.

 

Une socialisation des domestiques par leurs patrons...

Les domestiques à l’ancienne, c'est-à-dire qui ne travaillent que pour un patron et habitent le plus souvent chez lui, sont ultra-minoritaires sur le marché des employés de maison, et plutôt privilégiés dans un secteur marqué par les contrats à temps partiel et par la précarité. Ils doivent faire preuve de discrétion et de dévouement, de précieuses qualités qui justifient un recrutement attentif basé sur le bouche-à-oreilles et l’entre-soi. Leur proximité avec les plus riches les rend souvent heureux, avec l’impression d’une vraie possibilité de promotion sociale, ce qui les motive à travailler auprès des riches. En effet, les salaires peuvent être très élevés (en moyenne entre 2 200 et 3 400 euros parfois beaucoup plus quand le domestique a davantage de responsabilité : parfois jusqu’à 12 000 euros dans le cas d’un majordome du cac 40 !), ils bénéficient de logements dans les beaux quartiers et d’avantages en nature, comme des cadeaux onéreux (sacs de luxe, robes de créateurs peu portées...). A. Delpierre montre comment le « bon goût » des employeurs passe aux domestiques, qui incorporent peu à peu les façons de juger et de voir de leurs maîtres. Ainsi Marius, majordome au service de milliardaires, "a su se familiariser avec des enjeux bien connus des grandes fortunes : gérer son argent, (...) parler un anglais quasi-parfait, savoir se vêtir en fonction des circonstances." De plus, la fonction de domestique est un secteur hiérarchisé, ainsi les domestiques peuvent espérer monter en grade au cours de leur carrière : finir gouvernante et diriger plusieurs dizaines de domestique, ou cuisinier à la tête de toute une brigade. Cela fait accepter au domestique une disponibilité totale et une productivité à toute épreuve, ainsi A. Delpierre parle d’une « exploitation dorée ».

 

...Qui entretient "l'illusion de la domesticité" et une violence symbolique où les riches contrôlent souvent la totalité de la vie de leurs employés.

L'envers du décor est en effet beaucoup moins reluisant : les domestiques sont souvent beaucoup moins payés, et travaillent de longues heures toute la semaine sans congé ce qui ramène leur salaire horaire à peu de choses. "L'investissement illimité des domestiques baisse considérablement le coût réel de leur travail." La violence est souvent présente, de façon réelle ou symbolique : violence des patrons qui peuvent priver de leurs droits les domestiques ou se montrer racistes en attribuant aux domestiques des qualités stéréotypées en fonction de leur origine. Les domestiques sont souvent des femmes pauvres, des immigrées, et leur exploitation est d'autant plus facile. Telle domestique témoigne des privations de nourriture, des claques reçues, ou telle autre des tâches sordides à effectuer après les nuits de beuverie. 

Il y a toujours une ambiguïté entre la bienveillance affichée par les maîtres, qui vont jusqu'à considérer les domestiques qui travaillent depuis des années chez eux comme leur famille, leurs "enfants", et la fidélité sans borne qu'ils exigent sans perspective de sortir d'une maison qui n'est pas la leur. "Avec leur argent, les grandes fortunes achètent le droit d’exercer la domination chez elles, sans distance, sans répit, en modelant le corps et l’esprit de leurs domestiques au prétexte qu’elles sont des membres de la famille comme les autres" Ainsi telle employée, recueillie trente ans plus tôt par une châtelaine et considérée comme "sa fille", lui consacre toute sa vie à prendre soin d'elle. Si elle a l'assurance que les enfants de la châtelaine la prendront à leur service quand celle-ci décèdera, elle n'aura pour sa part aucun autre avenir que se dévouer toujours pour cette famille et s'efforcer de leur être le plus agréable possible. D'autres employés racontent les brimades, les injustices et les privations." l’asymétrie entre patrons et domestiques est compensée, et souvent masquée, par le fait que les patrons parlent et agissent comme des bienfaiteurs. C’est une forme de violence symbolique." La violence symbolique, chez Bourdieu, désigne une violence exercée sur les plus faibles sans que ceux-ci n'en aient conscience ni n'en reconnaissent les mécanismes.

Les domestiques, pour les trois quarts des femmes, ont "le sentiment d'être indispensable(s)" et "consacrent [leur] vie aux patronnes" car elles doivent se montrer loyales et reconnaissantes pour leur emploi et les éventuels cadeaux reçus. C'est ce que Alizée Delpierre appelle "l'illusion de la domesticité". En sociologie, l'illusio (notion développée par Bourdieu) est le sentiment qu'a un individu de croire que ce qu'il fait est indispensable, alors qu'il est en réalité pris dans une interaction qui peut lui être défavorable. L'illusio entraîne donc un engagement aveugle de l'individu dans les enjeux considérés. "L'investissement sans borne des corps au travail qui rappelle subitement la
violence exercée par ceux dont l’argent légitime le pouvoir."

 

Un livre à lire ? Pour apprendre des choses sur un monde qu’on ne connaît pas, pour se détendre car il est facile à lire et instructif. Pour avoir une vision plus complète des inégalités qui fracturent notre société.

Un livre à offrir ? Plutôt à un amateur de sociologie, ou alors un livre à s’offrir pour l’avoir dans sa bibliothèque.

Une citation ?

Le départ fait surgir des émotions intenses où se cristallise l'illusio de la domesticité : le sentiment d'être devenue indispensable, la promesse implicite d'être loyale et de consacrer sa vie aux patronnes, la reconnaissance d'avoir été embauchée, logée, nourrie, récompensée par des cadeaux dont la valeur économique ou émotionnelle est presque inestimable, provoquent souvent de la culpabilité chez les domestiques. À cela s'ajoutent l'attachement réel qu'elles ont noué avec la famille servie et la peur de la réaction des patronnes, de leur vengeance, de ne pas retrouver de travail, ou d'une soudaine solitude. "

 

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