1 Août 2026
Le 15 octobre 1894, Lucie Dreyfus, jeune mère de famille de vingt-cinq ans, deux enfants, attend son mari pour déjeuner. Celui-ci a du retard, c’est inhabituel. On sonne à la porte. Ce n’est pas Alfred Dreyfus, mais l’officier Armand du Paty de Clam (celui-là même qui a comparé l’écriture de Dreyfus à celle du bordereau). Il vient lui annoncer l’arrestation de son époux. 1943, presque cinquante ans ont passé. Lucie ne s’appelle plus Dreyfus. Elle est protégée des vicissitudes de la guerre dans un couvent, sous un faux nom. Sa petite-fille, Madeleine, est elle arrêtée comme résistante et mourra à Auschwitz. Ironie de l’histoire, c’est le fils de Paty du Clam qui préside le Commissariat aux questions juives à l’origine de l’arrestation de Madeleine.
Voici donc la période que couvre cet ouvrage, extrêmement bien documenté, qui présente l’ensemble de la vie de Lucie Dreyfus, jusqu’à bien après l’Affaire, lorsque Lucie est au prise avec des problèmes domestiques et ne sait plus quelle cuisinière embaucher qui ne soit pas rebutée par le fait que la famille est juive.
Le livre retrace avant tout l'affaire Dreyfus en se plaçant du point de vue de l’épouse de Dreyfus, soutien indéfectible de la première heure, pilier oublié de son époux et de tous les combats, « plus amante que mère ». Le livre reprend l'affaire avec une « grille de lecture inédite » de l’affaire puisque l’épouse de Dreyfus est totalement inexistante dans la plupart des récits historiques, alors même que son rôle est très bien documenté, notamment par sa correspondance.
Il montre le courage dont Lucie a fait preuve pour épauler son époux, son abnégation. Par exemple elle va confier ses deux jeunes enfants à sa sœur ou ses parents, et partir en Guyane pour être près de son mari. Elle lui écrit de longues lettres de soutien alors même qu’une grande partie de leur courrier était soumise à la censure. Lorsqu’il est ramené en France, à la prison de Rennes, elle déménage à deux pas et obtient à grand peine de le visiter chaque jour ; lors de sa réhabilitation, elle rembourre son uniforme pour lui donner plus de carrure car Alfred est désormais un homme amaigri et malade.
Cette invisibilisation alors que Lucie est de tous les combats s'explique par le fait que le rôle qu'elle joue, omniprésent, central autour duquel la lutte s'organise, n'a cependant aucune spécificité : ce n'est pas elle qui écrit les textes ou défend son mari au tribunal, le rôle visible est celui des hommes, de plus elle refuse de se laisser photographier et tient à rester le plus anonyme possible, l’auteure dira même que ce livre lui aurait peut-être déplu.
De nombreuses anecdotes sont très émouvantes, quand Dreyfus croit naïvement que ce sont ses chefs qui l'ont défendu en entendant ses cris d’innocence, alors qu’ils l'ont en réalité désigné coupable idéal, ou quand les enfants retrouvent leur père après sa grâce et qu'ils ne le reconnaissent pas, ou lorsque Dreyfus est condamné a 10 ans de prison à Rennes avec circonstances atténuantes et qu'il a un début de tuberculose.
Lucie Dreyfus refuse toutes les fleurs qu'on lui offre tant que son mari n'est pas rentré, portant le deuil, car son cœur n'est pas à la fête. Elle refuse donc les nombreux bouquets des soutiens de la famille, notamment au moment du procès de Rennes, mais refuse aussi les fleurs coupées dans la campagne que lui offrent ses enfants au retour de leurs promenades.
Conclusion
Un ouvrage nécessaire pour rendre justice à cette femme de l’ombre. Très documenté, avec de nombreuses photos, des extraits de lettres manuscrites, un véritable travail d'enquête. Les photos et reproductions des lettres sont également en ligne sur le site de l’éditeur. (https://www.editionstextuel.com/livre/lucie-dreyfus)
Un livre à lire ? Un livre bien documenté et qui se lit facilement, pas forcément dans l’ordre de lecture
Un livre à offrir ? Une idée de cadeau pour tous les passionnés d’histoire ou pour celles et ceux qu’intéressent les oubliées de l’histoire. A tout âge à partir de la terminale
Une citation ?
« Lucie, une héroïne ? Elle ne s’expose pas au danger que suppose l’accomplissement d’un acte extraordinaire. Plus juste serait de parler à son propos de cette autre forme d’héroïsme, sans orgueil ni coup d’éclat, celle du quotidien. Qui consiste à gérer jour après jour (…) l’adversité à laquelle les événements l’exposent. » (p. 24)