4 Octobre 2026
Sophie Landrin et Guillaume Delacroix sont tous deux journalistes, spécialistes de l’Inde et de l’Asie du Sud.
L’Inde est, depuis l’accession à l’indépendance en 1947 (fin de la colonisation britannique) la « plus grande démocratie du Monde », avec près d’un milliard d’électeurs et des élections régulières. Pourtant, l’élection en 2014 de Narendra Modi la transforme peu à peu en dictature. Le Premier Ministre, à soixante dix ans passés, concentre désormais l’essentiel des pouvoirs, réprime de nombreuses libertés publiques, et développe un culte de la personnalité et de l’hindouisme, mettant un coup d’arrêt au sécularisme du pays.
Les auteurs montrent qui est Narendra Modi, en présentant sa biographie depuis son enfance, comment il s'est emparé du pouvoir et comment il l'exerce. D’apparence débonnaire et charismatique, Narendra Modi est un autocrate redoutable, qui porte au pouvoir une idéologie d’extrême-droite visant à asseoir la suprématie des hindous et l’exclusion des minorités musulmanes et chrétiennes. Les auteurs montrent comment Modi, chantre de l’hindutva, éloigne l’Inde du camp des démocraties pour basculer dans un régime autoritaire et ultra-religieux, au mépris des droits de l’homme, n’hésitant pas à massacrer la minorité musulmane, en totale opposition avec le multiculturalisme de Gandhi ou Nehru. Le livre, passionnant, regorge d’analyses comme d’anecdotes concrètes sur la jeunesse/vie de Modi, son accession au pouvoir, et son style de dirigeant depuis son arrivée au pouvoir.
Narendra Modi est ainsi issu d’une famille modeste mais non misérable (famille de presseurs d’huile). Pas très brillant sur le plan scolaire, il rejoint, enfant, le RSS, groupe paramilitaire nationaliste, chaque soir sitôt l’école finie. Fasciné par l’ordre, la discipline, l’ascétisme, il adhère au BJP, parti d’extrême-droite, aile politique du RSS dont il gravit peu à peu tous les échelons, évinçant un à un ses concurrents. Marié très jeune, il fuit le domicile conjugal la nuit de ses noces et son parti ne saura pas qu'il est marié.
Le livre analyse la montée en puissance du RSS, Etat dans l’État qui détient tous les leviers du pouvoir, et de son parti politique, le BJP (« parti de peuple indien »), devenu peu à peu le parti de Narendra Modi qui souhaite transformer l’Inde en théocratie. Nagpur, siège du RSS, serait même devenue la capitale réelle du pouvoir tandis que Dehli reste la capitale de nom. Le RSS est pourtant une organisation nationaliste et violente, interdite par exemple une première fois en 1948, quand un de ses membres, Godse, tire sur le Mahatma Gandhi. Godse, pendu pour ce crime, est néanmoins considéré comme un patriote par certains hindous nationalistes. Enfin, le livre décrit également le narcissisme de Modi et sa folie des grandeurs (culte de la personnalité), qui aime distribuer des colis alimentaires à son effigie, ou participe à une émission de télé-réalité le mettant en scène en explorateur traversant un lac de l’Himalaya en radeau sous la pluie.
Le livre montre également les exactions dont sont victimes les musulmans, bien que le parti de Modi s’en défende. Le livre commence par une anecdote : le temple de Rama a commencé à être construit le 5 août 2020, à Ayodhya, là où se tenait une ancienne mosquée, détruite en 1992 par une foule d’extrémistes hindous lors de violences qui ont fait des milliers de victimes musulmanes. Modi, présent, s’agenouille et se prosterne lors de la cérémonie, et fait sauter les barrières entre le politique et le religieux. Le sécularisme voulu par les pères fondateurs de l’Inde indépendante, Nehru, Gandhi, est enterré. Pour stimuler la haine envers les musulmans, le parti de Modi avance la thèse du grand remplacement (alors que la fécondité légèrement plus élevée des musulmans est avant tout corrélée à la plus forte pauvreté de ce groupe social), ou encore des idées historiques fausses, comme celle d’une domination des musulmans sur les hindous au Moyen Age.
Ce livre extrêmement documenté vous décrira aussi toute la politique économique de la cinquième économie mondiale, mise en œuvre par le dirigeant, parfois à rebours du bon sens, (par exemple l’opération de démonétisation brutale menée en 2016, laissant les Indiens avec des économies qui n’avaient plus aucune valeur, et provoquant une grave crise économique dans le pays), ou encore le musellement de ses opposants politiques, au premier rang desquels Rahul Gandhi, petit-fils de Indira Gandhi. Il montre aussi les relations de Modi avec les grandes puissances occidentales, qui se gardent bien de condamner les atteintes aux droits de l’homme d’un allié au fort pouvoir économique.
Un livre à lire ? Un livre à lire pour comprendre d’abord l’histoire récente de l’Inde, qui interroge sur les mécanismes et les zones d’ombre qui ont mis l’Inde, plus grande démocratie du monde, sur la voie de l’autoritarisme. Par contrecoup, cela permet aussi de mieux comprendre la montée des oppositions des étudiants de la Gen Z et du parti des cafards.
Un livre à offrir ? Un livre à offrir à toute personne qui s’apprête à voyager en Inde ou qui s’intéresse à l’Inde, à la géopolitique ou aux relations entre l’UE et l’Inde, et à l’heure où la France et l’Inde ont signé un partenariat stratégique
Une citation ? « Le Dieu Rama n’est plus un dieu, mais un symbole du nationalisme hindou. Tous les Indiens qui appartiennent aux minorités religieuses ou qui sont opposés à cette vision n’ont plus voix au chapitre. (…) Modi est le nouveau Rama » (introduction)