27 Juillet 2026
Marie Curie habite dans le Morbihan, Xavier Jaravel : Moteur de la croissance, l'innovation est un impératif pour assurer la transition écologique
https://www.seuil.com/ouvrage/marie-curie-habite-dans-le-morbihan-xavier-jaravel/9782021545838
Marie Curie habite dans le Morbihan, démocratiser l’innovation, Xavier Jaravel, 2023, Seuil, la République des idées, 128 p., 12,90 euros
Prix du livre d’économie 2023
Dans cet ouvrage, l’économiste Xavier Jaravel pose une question fondamentale : est-ce que tous les talents pourront un jour devenir innovateurs s’ils le souhaitent ou l’innovation est-elle réservée à ceux dont les parents sont déjà des innovateurs ? Quel est le coût pour notre société de la perte de ces talents qui n’innoveront jamais à cause de trop fortes inégalités ?
L’innovation est la source de la croissance économique et est indispensable à la transition écologique. Pour autant, elle pose un problème démocratique. Elle stimule les inégalités qui augmentent du fait des rendements d’échelle croissants (winner takes all), mettant à mal la cohésion sociale. L’innovation favorise aussi la création de grands groupes des NTIC qui deviennent aussi puissants que des Etats et qui cherchent à verrouiller les marchés (activités de lobyying) pour empêcher l’entrée de nouveaux concurrents.
Or les inégalités générées par les innovations ont un coût social important, en empêchant l’émergence de nouveaux talents notamment. En effet la sociologie des innovateurs structure le marché de l’innovation : les innovateurs sont généralement issus de milieux urbains et sociaux privilégiés (exemples : le père d’E.Musk aurait détenu une mine d’émeraude ; seul les enfants d’innovateurs ont une véritable chance de déposer un brevet, le fils d’un innovateur a d’autant plus de chance d’innover exactement dans le même domaine que lui et pas dans les autres domaines mêmes proches). Aux Etats-Unis ; les individus dont les parents sont dans le top 1 % des revenus ont dix fois plus de chance de devenir innovateurs par rapport aux individus dont les parents sont sous la médiane. « Il n’y a donc pas d’innovateur self made, le milieu social joue à plein. »
« Le genre conditionne également l’innovation : en 2019, 83 % des inventeurs détenteurs de brevets aux Etats-Unis sont des hommes ».
Cette manne de talents inexploités, qui se détournent de l’innovation alors qu’ils auraient pu devenir des A. Einstein ou des M. Curie, nuit à notre croissance économique : « Si les femmes et les personnes issues de milieu modeste se tournaient vers les carrières de l’innovation avec la même fréquence que les hommes de milieu favorisé, il y aurait trois fois plus d’innovateurs qu’actuellement. » Les résultats scolaires sont un bon prédicteur de l’obtention d’un brevet, mais uniquement pour les garçons de milieux favorisés. Atteindre la parité entre les hommes et les femmes dans l’accès à l’innovation permettrait d’augmenter le taux de croissance de 80 % environ, ce qui générerait des recettes fiscales.
L’auteur rejette en bloc comme inefficaces les solutions traditionnellement proposées : taxer les riches (trop d’impôt tue l’impôt), proposer un revenu universel pour accompagner les perdants, retourner au protectionnisme et réduire la taille des marchés sont autant de solutions de surface qui ne s’attaquent pas au fond du problème ni aux forces profondesqui façonnent l’innovation. « De l’aéronautique au luxe, les perspectives d’innovation en France seraient au point mort si on se lançait dans des guerres commerciales pour se protéger de la robotisation chez nos voisins. » (p. 66)
L’auteur propose trois marges de progrès essentielles pour démocratiser l’innovation :
- Une meilleure politique éducative, qui suscite des vocations pour l’innovation quelque soit le sexe et le milieu socialL’auteur donne l’exemple du programme l’Oréal où de jeunes femmes innovatrices présentent leur parcours à des lycéennes pour susciter des vocations, et ça marche, mais il faudrait systématiser ce genre d’initiatives. « Le déclin éducatif de la France est infiniment plus important que la désindustrialisation. (…) Tout l’inverse de sa visibilité médiatique ou politique » L'importance de l'éducation et de l'orientation est d'ailleurs reprise par l'auteur dans une tribune au Monde de 2024 :
- Favoriser le libre-échange et l’expansion des marchés, en Europe et à l’international
- Réinventer la gouvernance de notre politique d’innovation, en développant par exemple les conventions citoyennes.
Conclusion :
Le livre est très agréable à lire car le cheminement intellectuel de l’auteur est très marqué et permet ainsi de bien se repérer dans son raisonnement. On ne se perd pas dans le livre et la démonstration de l’auteur est limpide. L’argument est nouveau : l’innovation, le génie créatif, n’est pas seulement quelque chose d’inné, de naturel, mais reste une construction sociale et politique qu’il convient de démocratiser afin de cesser de gâcher des talents potentiels qui seraient susceptibles de relever la productivité de la France.
Un livre à lire ? Le livre peut être lu et compris à partir de la terminale.
Un livre à offrir ? Une bonne idée de cadeau, car c’est un livre vite lu, très clair, peu onéreux. Mais il est quand même très spécialisé : à offrir plutôt à des personnes qui s’intéressent de près à l’économie ou à l’innovation, ou à un étudiant en économie.
Une citation ? « Les solutions habituelles sont restées prisonnières du mythe du ruissellement. En fait, l’innovation est toujours collective, elle innove lentement, dans le « rhizome » de l’innovation. »