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Sciences humaines en livres

Transformer le sang en or, comment Wall Street a fait du cancer un business

Transformer le sang en or, comment Wall Street a fait du cancer un business

Transformer le sang en or, comment Wall Street a fait du cancer un business, N. Vardi, Les Arènes, 2026, 352 p., 23,50 euros

 

 

Mots clés : finance, bourse, entreprise, innovation, recherche et développement, médicaments, cancer

 

Nathan Verdi est un journaliste canadien, spécialisé dans la bourse et les biotechnologies. Ce livre, richement documenté, est accompagné de notes explicatives et de ressources (glossaire de termes médicaux, index). En trois parties, il retrace la mise sur le marché d’un nouveau médicament pour lutter contre deux cancers du sang, médicament efficace même à un stade très avancé de la maladie. L’auteur montre le développement du médicament de sa création jusqu’à sa mise sur le marché, la prise de risque et l’audace qu’il faut pour aboutir à un tel projet, le talent, les compétences. Le travail de fourmi de Nathan Verdi montre, à la façon d’un thriller, tous les tâtonnements et les risques de ce travail titanesque.

Le récit d’une folle découverte de la recherche médicale : beaucoup d’argent, du talent, et un peu de chance

Le livre commence par l’histoire émouvante de Robert Duggan, dit Bob Duggan, homme d’affaires génial et sans diplôme, surfeur, vendeur de cookies devenu multimillionaire, scientologue. Suite au décès de son fils de 26 ans d’une tumeur au cerveau, Bob va racheter une société pharmaceutique de développement de médicaments contre le cancer du sang, Pharmacyclics. Sans rien connaître à la médecine, il rachète pour quelques dollars une molécule abandonnée par la recherche. Puis il embauche des chercheurs géniaux, l’urologue égyptien Ahmed Hamdy qui a quitté un pays dont la recherche médicale est gangrenée par la corruption, et Raquel Izuma. Les deux chercheurs vont mener des essais cliniques à toute allure avec rigueur, redonnant de l’espoir à des malades qui n’en avaient plus aucun.

A force de travail et d’obstination, Ahmed et Raquel vont réussir à mettre l’entreprise sur la voie du médicament Imbruvica, qui contient la substance active ibrutinib, un inhibiteurs de protéine kinase. Pour la première fois, un traitement efficace sera proposé contre les lymphomes à cellules du manteau (LCM) et les leucémies lymphoïdes chroniques (LLC), deux types de cancer affectant les globules blancs appelés lymphocyteset les ganglions lymphatiques. Ce médicament, une simple gélule, bloque une protéine du corps qui aide les cellules cancéreuses à croître et survivre. En bloquant cette protéine, Imbruvica permet de tuer et réduire le nombre de cellules cancéreuses. On admire la force de caractère de Bob qui continue à croire en Pharmacylcics, avant le succès, même quand l’action tombe au plus bas (en dessous d’un dollar) et que l’entreprise risque d’être sortie de Wall Street.

 

 

 

Un univers impitoyable

 

Ahmed et Raquel, les deux chercheurs phares de cette découverte, vont cependant être licenciés du jour au lendemain juste avant la finalisation de la découverte parce qu’ils ne s’entendent plus avec Bob et raccompagnés comme des délinquants à leur voiture, puis remplacés par d’autres scientifiques qui ne seront pas mieux traités. On souffre avec ces personnes clés de l’entreprise qui ont tout sacrifié pour développer le médicament et qui n’en retireront aucun bénéfice. Après une période d’abattement, ils vont fonder Acerta therapeutics, concurrent direct de Pharmalics, grâce à l’investisseur Wayne Rothbaum. Rothbaum est ravi de pouvoir investir dans Acerta car il est encore sous le coup d’avoir vendu trop tôt ses parts de Pharmalics. Cette vente précoce de ses actions, juste avant le succès, lui a fait manquer beaucoup d’argent et il cherche à se rattraper. Acerta va finaliser le médicament anti-cancéreux Calquence avant d’être également rachetée par un gros laboratoire pharmaceutique, et Rothbaum va se révéler tout aussi cruel que Bob Duggan dans la gestion de son personnel. On découvre ainsi un univers impitoyable où la concurrence et les conflits de personnes rendent l’avenir très incertain. Ainsi, Ahmed et Raquel, bien que reconnus par la recherche médicale, ne retireront qu’une petite part des profits colossaux engendrés par ce succès pharmaceutique, alors que les investisseurs, qui certes ont eu du flair et dont l’argent est indispensable pour financer la recherche, se tailleront la part du lion.

 

Nathan Verdi retrace tous les aspects de la recherche, où mener un essai clinique coûte au moins un milliard de dollars avec une grande probabilité que la molécule ne fonctionne pas. On voit l’espoir, puis la déception des malades s’ils finissent par comprendre, alors qu’ils sont en soins palliatifs, qu’ils sont dans le groupe témoin et ne vont donc pas bénéficier du médicament. On voit aussi la dureté du milieu, les conflits d’ego et de personnes, les menaces et le stress.

 

 

Le titre est en partie trompeur, parce qu’on dirait que les personnes qui travaillent ou investissent dans ces sociétés sont foncièrement tournées vers le profit, alors qu’elles se démènent avant tout pour essayer de sauver des vies. En filigrane, le livre pose aussi la question du fonctionnement de l’industrie pharmaceutique, qui repose largement sur des investisseurs multimilliardaires. L’État ne joue aucun rôle si ce n’est celui de faire se rencontrer les talents dans les universités prestigieuses, mais l’essentiel de la recherche et des essais cliniques pour de si graves maladies se mène en dehors des structures publiques, dans des sociétés dont la boussole reste la valeur de l’action cotée en bourse.

 

Un livre à lire ? Un livre bien documenté et qui se lit facilement, comme un thriller. Pas de difficulté technique liée à des explications de montage financier par exemple.

 

Un livre à offrir ? Plutôt aux personnes qui s’intéressent à la bourse, à l’économie ou à la finance. Ou alors à des médecins et des chercheurs.

 

Une citation ?

« Oublie pharmacyclics, conseilla Salva (…) Qu’est-ce que tu veux vraiment faire ces cinq prochaines années ? » Hamdy se mit à réfléchir. « Ce que je veux vraiment, c’est développer de bons médicaments ». «  Tu l’as fait chez Pharmacyclics, pourquoi ne pourrais-tu pas le refaire ? » (…) Le même soir, Hamdy reçut un coup de fil de Raquel Izumi (…) elle voulait être au coeur du réacteur. (…) Salva avait formulé le rêve, Izumi identifié le médicament et Rothbaum avait l’argent. Le tout s’était trouvé réuni, par un hasard presque complet, en moins de quarante-huit heures. Les exilés de Pharmaceutics créèrent une nouvelle entreprise, Aspire therapeutics. » (p. 146-148)

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